samedi 4 juillet 2009

Le commercial

Régulièrement au club, une ou deux fois par an il y a la visite très attendue du commercial technique. Qui est donc ce personnage ? Généralement il a été BE (brevet d’Etat) ou joueur de bon niveau, deuxième série pour les initiés. Lassé par l’enseignement mais ne voulant pas lâcher le milieu par passion il a trouvé sa reconversion chez un fournisseur de matériel (raquettes, textile et balles). Il avale les kilomètres tous les ans connaît tous les clubs, moniteurs de son secteur (un quart de la France). Sa voiture pour tout amateur est un grand coffre fort rempli de trésors. Le commercial a beaucoup d’amis, par politesse les flatte car ils représentent son salaire. Doté d’un égo assez développé il aime bien se faire mousser. Il évoque des anecdotes sur les joueurs professionnels qu’il connaît (car évidemment il les connaît tous !) et qu’il rencontre au cours de la saison, les petites oreilles qui entendent les noms des plus grands se surprennent à rêver et demandent des infos que les autres ne pourront pas obtenir. Dans ses gros sacs il y a toujours la solution pour bien jouer, la raquette formidable pas chère et puissante ! Lors des essais des nouveautés les compétiteurs se pressent à ses côtés pour trouver l’objet qui ne fera pas de faute et qui donnera l’impression de jouer sur un nuage. Mais ce que tous attendent de lui ce sont des cadeaux ! Des grips, des tee-shirts, des cordages… Il sait très bien gérer et repérer les vautours qui veulent tout en échange de rien. La journée se termine, il est exténué par les kilomètres effectués entre magasins et clubs, et par les questions inquisitrices.
Le soir c’est l’hôtel loin du bruit, loin de chez lui, seul devant l’écran du portable il répond aux mails, aux messages… Ce ne sont pourtant pas les occasions qui manquent, car par le passé il a connu des nuits aussi longues que les journées ; restaurants avec alcool, pubs donc alcool. Les années avançant il sait qu’il récupère beaucoup moins bien des nuits blanches qui lui ont values parfois des « explications justificatives » auprès de sa direction commerciale et familiale !

dimanche 14 juin 2009

Numéro un mondial

L’attente fut longue dans cet aérogare « D » de Roissy, plusieurs heures, l’avion a été retardé. « Comment vais-je faire pour le trouver ? »Ça grouille de partout, entre pleurs de retrouvailles ou de séparation. Une main sur mon épaule je me retourne « Hi ! My name is Thomas » Paralysé, tétanisé j’extorque de mon mauvais anglais un son tout juste audible voulant peut être dire merci ou bonjour. Heureusement que nos apparats de chauffeur nous transforment en « homme-sandwich » permettant notre indentification rapide, car évidemment il n’aurait pu me reconnaître, moi je n’ai pas gagné Roland Garros. Deux énormes sacs dans le coffre rendent subitement la voiture minuscule. Le contact est facile, durant ces deux heures de route, mes choix musicaux lui plaisent. L’homme ne connaît pas cette campagne ou je l’emmène je lui explique tant bien que mal et revendique les spécialités du secteur, camembert, teurgoule, Mont St Michel. Finalement il est comme moi avec le talent tennistique en plus. Un léger assoupissement sur la fin du parcours, nous sommes arrivés à l’hôtel, son quotidien : « tomorrow morning at nine ». Je retourne au « qg » de l’organisation du tournoi tout le monde me saute dessus « Alors Thomas il est comment ? » Il est normal comme toi et moi disais-je. Il est vrai que je me l’étais accaparé, les autres ne magouillant pas très bien l’anglais et l’italien, car notre autrichien parle aussi bien l’italien que l’anglais son ami d’entraînement étant Milanais. La nuit se passe et comme les autres elle est courte car pub, discothèque sont au programme.
Le lendemain à la minute précise je suis dans le hall et guette son arrivée, l’homme arrive sac sur l’épaule, radieux me salue chaleureusement comme un « pote » apparemment il a bien dormi, et me questionne sur le tournoi les joueurs engagés et sur son premier match de ce soir ou il affronte une première série française le N°10.
Je suis impressionné par le professionnalisme que les autres français n’ont pas, ce tournoi est pour lui une exhibition. Echauffement physique, corde à sauter, son sparing-partner est -30, la partie dure une petite heure, quelques gammes, volée, et trois quatre jeux pour finir. Il n’oubliera de saluer aucune personne de l’organisation, rappeler vous en 95 lorsqu’il a gagné Roland Garros il est le seul vainqueur à avoir salué tous les ramasseurs de balles ! Je suis fier, je vis un rêve de gosse, je suis son interlocuteur privilégié il m’interpelle dès qu’il veut quelque chose. Après les étirements, la douche « what are we doing this evening? » me demande t-il. Ce soir il y a match de hockey, un match minable division II, mais sachant qu’il adorait ce sport, pour le pratiquer à l’entraînement je lui propose. Enchanté il me remercie et il sera facile pour moi de trouver des places dans les loges, et il lancera même le match, c’est fou comme un nom peu ouvrir les portes. Protocole oblige il passe dans les vestiaires saluer les gars. Sur la glace il est comme un gosse, crosse en main il fait signe à l’arbitre de lancer le palais, la foule l’acclame, les gens se rapprochent de moi et me pose des questions. Nous regardons le match, je n’y connais rien, il m’explique les règles en anglais j’y comprends rien. Mi-temps il me propose de boire un « radler » mélange de bière et d’Orangina, pas si mauvais que cela puisse paraître. Nous ne verrons pas la fin du match, car une autre faim arrive ; « what we can eat ? » ne connaissant pas trop les goûts de monsieur, mais sachant qu’il aime l’Italie je lui propose les meilleurs pizzas jamais mangées dans ma propre vie, direction la pizzeria Amalfi chez « Gigi ». Thomas sera lui-même étonné par la qualité. Le mec est toujours aussi sympa, discussions de sport, de voiture (il me demandera la marque de ma voiture R11 GTL ! Lui c’est F40 !) de voyage, de musique, de cul et de dopage (très évasif sur le sujet, pourquoi ?) Après avoir signé quelques autographes et s’être « enfilé » plusieurs « calva » direction la mer où se déroule la soirée du tournoi. Pas très chaud au départ je l’emmène. Sur la piste il est dans son monde, et un cercle autour de lui se forme, beaucoup de femmes admirent sa stature et fantasme sur son portefeuille. Habitué il n’y prend garde, encore une fois je suis sollicité et je dois répondre aux interrogations. Retour assez tôt à l’hôtel.
Il remportera aisément le tournoi, 15000€ plus son cachet. La fin du rêve prendra fin comme au début dans l’aérogare D, un souvenir inoubliable matérialisé par son blouson en cuir estampillé « ATP Tour » qu’il offrira le dernier jour. Culoté je l’ai abordé à Roland Garros et nous avons discuté après un entraînement deux trois mots et il accepta mon cadeau, une bouteille de Calvados.

samedi 13 juin 2009

Roland Garros

Les fruits mutent au rouge, les journées sont longues, le soleil se couche loin, les exams en point de mire, pas de doute l’été est à l’horizon. Certains privilégient les révisions et d’autres les retransmissions, France télévision ou les annales, le choix a toujours été difficile, la page blanche ou la terre rouge ? Echanges de copies, échanges de court, cours magistral ou court central ? Roland à n’en pas douter est un repère temporel, et le tournoi rend encore plus difficile la préparation des partiels. Stylo en main, œil sur l’écran, oreille attentive au score, le match s’emballe, les révisions s’enrayent, entre impasse et passing, service minimum et service slicé. Les échéances sont repoussées au lendemain, mais demain quel programme ? Encore des parties titanesques sont annoncées, restera la nuit pour rattraper le retard accumulé de toutes ces journées, mais les yeux et le cerveau seront trop faibles pour engranger autant d’informations. Aujourd’hui il pleut, pas de frappe de balle aux abords de la Porte d’Auteuil, retard de match, retard en math, course contre le temps. Dernière semaine, la finale approche, les meilleurs se retrouveront dimanche, quatre heures de matches, quatre heures de planche. Le sujet est costaud, il ne faut pas le prendre à la rigolade, une analyse minutieuse s’impose, l’échauffement sera bref et la partie peut se terminer rapidement si les arguments ne sont pas convaincants. « Jeu set et match », « rendez vos copies. » Match gagné ? Perdu ? Pas de partie nulle, élimination ou qualification pour le prochain tour ?

vendredi 22 mai 2009

Yannick de loin

Il est grand comme lui n’a pas gagné Roland Garros mais possède la même raquette, les mêmes fringues mais pas le même talent. Mec sympa aimant être remarqué il est un des premiers au club à posséder une machine à corder et les gros casseurs sont contents de le trouver. Il joue et pense qu’il joue bien, 15/1 pour les initiés mais cela reste moyen. Adepte du service volée il s’en sort grâce à son envergure, son engagement est loin d’être une arme fatale mais fait tout de même des dégâts. Il joue avec les jeunes du club, mais il doit être sûr d’en sortir vainqueur. Il aime fréquenter l’élite du club, car il se projette un jour à leur niveau, il n’y arrivera pas, trop de lacunes techniques. Avec son pote il forme une bonne équipe de double, à l’opposé, son ami est doué pour le peu d’heures passées aux entraînements, il est son contraire, discret et intelligent.
En compétition la doublure de Yannick se transforme, devient méconnaissable cette rencontre de double contre deux petits jeunes en finale aura révélé l’homme. La jeunesse montante maîtrisant quelques combinaisons menait à mal les deux complices. Le véritable tempérament se révélera au cours de la rencontre, déstabilisation et intimidation auront raison des jeunes ados. Sans poignée de main, sans triomphe les deux acolytes remportent le tournoi au grand dégoût de son propre partenaire qui restera médusé devant les agissements de son compère, loin d’être Yannick.

La rencontre

Dimanche, c’est la rencontre, qui y tient de l’importance ? Certains oui, certains non. Aujourd’hui c’est déplacement plus d’une heure de trajet. Rendez-vous est donné au club dès l’aube pour le départ, forcément il en manque un, toujours le même, en retard. Cinq, puis dix minutes c’est déjà trop, il fait chier toutes les semaines c’est la même chose, alors nous n’attendons pas plus et allons directement frapper à ses volets, car bien entendus tous les téléphones sont coupés. « Debout Fred ! C’est l’heure ! » Fred est fêtard, mais Fred est doué. Les yeux encore fermés, les cheveux emmêlés, l’haleine fétide le quatrième homme se réveille, et le périple commence avec une demi-heure de retard. Les pointillés de l’autoroute défilent, la musique carillonne dans les tympans, les discussions sont sportives, résultats du championnat de foot de la veille, dernier exploit du numéro un mondial de tennis, et les prouesses sexuelles de Fred de ces dernières heures. L’échéance approche, le parking encore désert du club a gardé les séquelles du « burn » de la nuit et les cannettes de bière jonchent le sol. Ce matin c’est couvert, ciel sombre petit vent pas très agréable, « On va jouer dedans ou dehors ? » Malgré les apparences le chalet d’accueil est ouvert, le juge arbitre nous attend, un retraité. Notre pilote à rattraper le retard, nous attendons nos adversaires avec un café infecte, des croissants infâmes du discount voisin. Ils arrivent, au début les sourires et tutoiement sont de rigueur, selon la tournure des évènements cela peu changer en cours de journée. Echauffement sur le court central, le filet est trop bas. Fred vient de découvrir que le cordage de sa raquette est cassé, normal il n’a pas joué depuis un an, on lui en prêtera une. Le tirage au sort des matches est fait, la rencontre se jouera dehors. Les heures avancent, et les choses sont plutôt mal engagées pour les visiteurs, les deux premiers simples sont déjà perdus. Fred commence sa partie avec un seul œil d’ouvert et une raquette ne lui appartenant pas, sa dégaine sur le court laisse à désirer, ses vêtement froissés sentent la clope et il y a une grosse auréole jaune sur le short « moule bite » datant de quelques décennies déjà 6/0 pour son adversaire. Le retour à la maison sera précoce, et nous pourrons regarder le match du tournoi des six nations. Notre numéro un possède un beau tennis et il est rare de le voir perdre même s’il joue un adversaire mieux classé, d’ailleurs il remporte son match aisément. « Ça ressemble à une journée de merde ! » hurlement proféré par Fred et raisonnant dans tout le quartier après avoir raté une volée immanquable. Mais généralement cela signifie que le lion qui sommeille en lui est en train de se réveiller, effectivement son deuxième œil s’est ouvert. Les locaux sont des mecs sympas ça parle, ça rigole, évidemment les évènements plaident en leur faveur mais… Fred est en train de retourner la situation, apprivoisant à présent la raquette. Il distribue avec dextérité le volatile jaune et son adversaire commence à perdre pied et voit rouge devant un adversaire qui ressemble plus à un sans domicile fixe qu’a un mousquetaire de la Porte d’Auteuil. Le temps se gâte, les sourires se crispent, les mots volent, les regards se durcissent et se noircissent : La tension monte. Deux victoires partout, double décisif. Les quatre joueurs s’échauffent, la partie débute et les supporteurs des locaux commencent à se faire entendre, tout au plus une quinzaine de personnes. Malgré quelques remarques déplacées, quelques contestations rien y fera les visiteurs remporteront la victoire, les poignées de mains sont froides, les adversaires se font la gueule, l’un partira sans même participer au repas. Dans les douches « visiteuses » c’est la jubilation après se retournement de situation, Fred une fois encore malgré sa dégaine fera encore parler de lui. Le repas est expédié sur le comptoir su bar, il ne reste qu’un seul joueur du club, les bolognaises sont froides, le vin rouge pique, les gâteaux sont ratés. La semaine prochaine nous recevons et l’accueil sera convivial quoiqu’il en soit.

Je suis moniteur

Mercredi midi, je viens de passer ma dernière épreuve, je sens que je l’ai, ce ne peut être autrement de toute façon, ce n’est pas envisageable de ne pas l’avoir et qu’est ce que je fait si je ne l’ai pas, ce diplôme ? Je recommence ? A vingt cinq ans repartir pour une nouvelle année de formation, certes elle est intéressante mais rentrer dans le monde du travail, dans la vie active je préfère. L’attente ne sera pas insoutenable je serai vite fixé, vendredi. Je n’ai pas pensé à l’échec, confiant depuis longtemps j’attendais les épreuves avec impatience. Au moment du Bac, déjà six ans, la chanson n’avait pas le même refrain ! Le Bac l’aboutissement de tant d’années d’apprentissage, des années d’insouciance, je planche pourquoi ? Déjà est-ce que j’ai planché ? J’ai plutôt flanché en ce qui me concerne. Merci à mon psychologue pour ma petite thérapie, histoire de réorganiser ma façon de penser, ma méthode de travail, aujourd’hui encore je pense beaucoup à lui. C’était la seule fois ou j’étais sûr de moi. Je quittais donc le centre d’examen, la côte d’azur, pour regagner ma terre natale, neuf cents kilomètres plus au nord. Durant le trajet je ne pouvais m’interdire quelques interrogations, et si je l’ai pas ? Non, non impossible, je montai le son de l’autoradio et essayais d’accompagner Bruce afin de ne pas penser au pire.
Les kilomètres défilaient lentement, à peine la moitié du trajet, je décidai de m’arrêter dans un relais route histoire de faire le plein, aussi bien pour elle, ma voiture, que pour mon estomac. Comme souvent on bouffe mal sur les routes, et c’est généralement très salé ! Tout en mangeant ce repas fade, sans saveur, qui n’avait que le seul objectif de stopper ma faim, j’imaginai donc le pire, mais aussi le meilleur. Je regardai autour de moi, ces demoiselles, ces jeunes filles et même ces dames « mûres » je me projetai dans un certain futur, accompagné, bien accompagné. Que voulais-je dire ? Que signifiait bien accompagné, faire bonne figure ? Que l’on me dise ton amie, ta femme est belle ? Peut être, je voulais quelqu’un qui suscite le désir et surtout le mien. Faire ma vie, construire un ménage, un couple une famille, j’y pensais, la perspective d’un emploi me le permettait. Poser les yeux sur les demoiselles, les femmes j’aimais ça, quel homme n’aime pas ? Imaginer, fantasmer une fraction de secondes, sur le corps, l’expérience de celle-ci ou celle-là croisée au détour d’une rue, vue dans un café, chez un ami…
Je reprenais la route, toutes ces interrogations m’obnubilaient, surtout parce que je n’avais aucune réponse, il fallait juste que j’obtienne ce diplôme, et ces interrogations n’en seraient plus.
L’odeur de l’iode, si particulière à la Normandie me chatouillait les naseaux, j’entrai sur « mes terres », la nuit était tombée, pas besoin de voir le paysage, je le connaissais si bien, tout comme cette route, il est bon de revenir chez soi après une année de formation passée en montagne.
Maman m’attendait, grâce aux portables elle savait exactement ou j’étais, je l’avertissais que je franchissais la dernière gare de péage de Dozulé et que dans moins d’un quart d’heure elle retrouvera son unique fils qui lui avait causé tant de tourments ces dernières années. Le quart d’heure s’avéra plus long, car il n’était jamais aisé de trouver un place de parking à proximité de l’appartement, celui-ci ce trouvant en plein centre ville et non loin de tous ces bars de nuits qui font la joie des étudiants en cette période de fin d’examen. Mon gros sac sur le dos, je poussais la porte en bois du porche, branlante, rien n’avait changé, la cour intérieure avait toujours son cachet, le vélo du voisin rouillait sous la pluie, fréquente ici, et le laurier palme en pot était peut être bien mort. Les marches de l’escalier craquaient, pas toutes car certaines étaient pourries, vermoulues, quelques unes pouvaient céder, l’ancien propriétaire nous l’avait dit car à ses dépens il en avait traversé deux. Nos retrouvailles furent de courtes durée, la traversée de la France m’avait épuisé.
Jeudi, jour j moins un. Je passe cette journée à errer, je reprends mes marques dans ces rues que j’ai tant fréquentées et qui ont tant changées durant mon absence. Le café où je m’asseyais quelques fois pour déguster le meilleur arabica, ou plutôt le moins mauvais de la ville, à l’angle de la rue, a disparu, pour laisser place à une banque ! Allergique je suis à ces banquiers, qui vous sourient lorsque vous avez des billets et qui vous plantent quand vos poches sont trouées. Le visage de ma ville change, les boutiques sont chics. La clientèle bourgeoise de ces grands magasins de prêt à porter trouve sont bonheur, je n’ose plus franchir le seuil de la porte de ces boutiques sachant que je ne pourrai acheter, les prix pratiqués sont très parisiens ! J’aime ces rues, pavées, cette pierre réputée, tirée de cette terre, qui éclaircie et embellit toutes ces façades. Quand j’étais gosse, tôt le matin je traversais ces quartiers pour regagner l ‘école, je ne levais même pas le nez, mon chemin était tracé, aujourd’hui je m’y perds, je n’ai plus trop de repères, ces années sont passées elles font parties à présent de mes pensées. Comme tous ces gens que je croise, des visages qui ne me sont pas inconnus, l’espace d’un instant les regards se font insistant « lui je le connais, je l’ai déjà vu, mais ou ? Qui est ce ?» et chacun continu sa route. Des sentiments frustrants, parfois, j’ai croisé F, pendant quatre ans nous avons partagé la même classe, vécu les mêmes émotions, nous nous sommes posés les mêmes questions sur notre avenir, et aujourd’hui je n’ai pas la force de l’arrêter, le courage de lui demander quels ont été ses choix, peur ? Timidité ? Lui non plus ne l’a pas fait. Je regagne l’appartement en soirée et je ne sais plus si je me sens normand ou étranger.

Le jour J, aujourd’hui tout s’articulera autour de ce téléphone portable, nous ne pouvons plus vivre sans, (sauf mon père) comment faisions nous avant ? J’aurai la réponse ce soir, le jury se réunit dans la journée pour délibérer, il me faudra attendre, attendre la soirée afin de savoir si je suis titulaire de ce diplôme, de ce bout de papier, avec une signature et un coup de tampon.
Dans l’attente je préfère fouler le sable de la plage, j’aime me retrouver sur ces plages, mais je les aime désertes, et en particulier l’hiver, par un temps sec et froid ou le vent et le sable viennent griffer le visage. A l’approche de l’été les commerçants s’affairent, achalandent leurs étals de maillots de bain, de jeux en tout genre, ballons, raquettes… Dans quelques semaines les juillettistes arrivent, les bouchons, la cohue, les ventilos des voitures tournant à plein régime, le chien assoiffé langue pendante ne tiendra plus en place et écrasera les enfants sur la banquette arrière, la plage sera bondée plus de place pour étaler sa serviette, le tout dans une odeur de frite et de monoï ! Ah ! vive les vacances !
Je flâne sur cette digue, marche dans le sable, solitaire, les heures tournent, l’échéance approche, l’angoisse croissante, mon assurance que j’affichais il y a encore deux jours se transformait petit à petit en doute ; « et si comme pour le reste il me fallait deux essais ? Le permis, le bac ». Non je ne voulais pas envisager cette hypothèse, je veux gagner ma vie, mon salaire, je veux mon indépendance. Mon esprit était tellement occupé, préoccupé par cette échéance que j’en avais oublié de faire demi-tour, la voiture se trouvait à quelques kilomètres de là, et je ne mettais même pas aperçu que le soleil si rare en Normandie avait disparu derrière ces si fréquents nuages noirs. Ma pensée l’instant de quelques secondes s’était obscurcie et comme par magie le ciel aussi. L’orage grondait au large, devais-je y voir un présage ? Les rares personnes présentes sur la plage pliaient bagages, les gouttes déjà annonçaient une grosse ondée. Je m’étais piégé, prisonnier de la pluie, aucun échappatoire. Je courrai tout en sachant que je n’échapperai pas à la douche. Je me maudissais de ne pas avoir prêté attention à la couleur du ciel, de ne pas avoir fait demi-tour plutôt, trop tard pour les états d’âme, je courrai. Je courrai les mains sur les poches afin de ne pas perdre, portefeuille, clefs… Mais j’avais trois poches et que deux mains, la petite poche de ma chemisette placée sur la poitrine je n’y prêtais garde et lorsque je fis une foulée plus grande que les autres je vis mon téléphone portable jaillir de celle-ci et venir s’écraser sur le sol. Je pestai tous les mots obscènes qui me venaient à l’esprit, le ramassai et finissais ma course pour arriver à la voiture épuisé et mouillé. Je regagnais la ville, l’échéance approchait, une fois rentré je serai fixé pensais-je, durant les vingt minutes du trajet j’écoutais la musique pour éviter de penser. Il était environ dix huit heures et je considérai que la soirée avait commencé, je devais donc téléphoner au responsable du jury pour savoir.

dimanche 17 mai 2009

La soirée

Samedi 20 heures, le club se vide, les derniers adhérents sortent des vestiaires, se « jetteront » un demi au comptoir et tourneront les talons pour regagner la régulière ou l’irrégulière…
Volume au maximum sur la mini-chaîne, Christopher Cross, Depeche Mode raisonnent dans tout le complexe. Le groupe s’est réuni comme bien souvent en fin de semaine, les pizzas achetées chez « Pizza truc » conviennent à tous, les cocktails improvisés également. La folie s’empare doucement des lieux désertés de tous ces fantômes. Lui imite le président pendant un discours, et l’autre reprend les mimiques du responsable sportif peu apprécié. Les vapeurs d’alcool faisant, certains se découvrent une âme de danseur sur les tables apparentées à des podiums de la boîte en vogue « Le Galax », d’autres flirteront et disparaitront quelques minutes à la jalousie de quelques yeux inquisiteurs. Dans l’obscurité sur les courts deux jouent une partie simplement vêtus d’un caleçon. Inévitablement le surplus de ces occasionnelles boissons crée des dégâts chez quelques individus ; vomissement dans les pots de fleurs, endormissement sur les vétustes canapés, et discussions au comptoir pour le moins passionnées sur des sujets futiles qui nécessiteront séparation avant les coups. Les critiques pleuvent, les costards se taillent des vérités se disent, les heures s’égrainent reconduisant les plus sages chez Morphée. Les bouteilles sont vides, les derniers irréductibles sont pleins, déjà le jour pointe, le ménage s’impose car dans quelques heures les échanges reprendront et les traces festives doivent disparaître. La semaine prochaine on fait la revanche.

La championne

Blonde, jolie, douée dès le plus jeune âge pour l’activité, elle fait explosée les statistiques, progresse vite que déjà certains l’imaginent soulevant la coupe Suzanne Lenglen. A peine pubère elle est la reine dans l’équipe, gagne ses matches avec une aisance déconcertante. Elle surclasse les classements, d’année en année. Elle est sollicitée et félicitée par les plus hautes instances régionales et nationales. Ses parents sont fiers, et existent à travers elle et sont admis dans le cercle fermé de la bourgeoisie du club car ils n’en sont pas, papa ouvrier, maman commère, mais l’ange malgré son jeune âge garde les pieds sur terre quelle soit ferme ou rouge, jamais elle n’oubliera un simple bonjour ou merci à autrui, et acceptera une partie avec un jeune du club pas forcément prometteur.
Les années avancent, la progression devient difficile, et parmi l’élite il n’y a pas de cadeau, pas de place pour les sentiments et les états d’âme. Loin des repères, loin des attaches, loin des siens, la machine s’enraye et cette défaite porte d’Auteuil fin mai, alors qu’elle avait la partie en main sonnera comme le glas.

samedi 16 mai 2009

La star

Il est un des meilleurs joueurs, proche de la trentaine prof au club, adore les cabriolets même si sa taille lui en rend l’accès difficile. A l’origine brun il s’est décoloré les cheveux pour être « fashion », les yeux bleus, une chaîne avec un énorme médaillon autour du cou, tatoué au biceps et au mollet. Assez musclé car adhérent inconditionnel de la salle de muscu, la démarche de « coq » torse en avant, port de tête droit comme un militaire, nul ne peut l’ignorer. Il est le roi, admiré de tous, le club est son univers. Toujours raquettes sous le bras, pas moins de quatre, gros sac sur l’épaule, il commence sa journée par un café au bar. Deux bises au dessus du comptoir à madame G, une poignée de main à monsieur G qui ne lèvera pas les yeux de son quotidien, tel est son rituel lors de son arrivée dans les lieux.
Rapidement assis dans le canapé il étalera sur la table basse son quotidien sportif préféré, son agenda, mettra en évidence son téléphone portable, un livre, un bloc-note et un stylo.
Ces différents objets étalés résument sa personnalité. Son imposant semainier regorgeant de papiers, de notes, de gribouillis est un véritable grimoire, indéchiffrable à qui l’ouvrira. Il se donne l’apparence d’une personne surchargée. Sa culture est assez pauvre et se condense en son journal sportif. Le livre est là pour tromper, car il fait semblant, il ne lit pas, même si le marque-page indique qu’il est en cours de lecture. Chaque semaine il sortira un nouvel ouvrage de son sac, et si quelqu’un lui demande conseil il répondra « je ne sais pas je le commence juste ». Outil indispensable à sa panoplie du paraître, le téléphone portable. Forcément récent, design, cumulant de nombreuses fonctions inutiles car compliquées d’utilisation, après sa voiture le portable est son jouet. La sonnerie retentie constamment où qu’il soit, même si la décence lui interdit d’y répondre, en réunion par exemple, il prétendra que c’est important et sans gêne décrochera.
Il est une personne serviable, d’un tempérament gentil, et prend le temps de discuter avec chacun. Admiré par tous pour la qualité de son jeu, jeunes ou moins jeunes l’abreuvent d’éloges concernant sa technique, son physique ou pour le féliciter de sa victoire en match par équipe le week-end dernier. Il adore ça, être reconnu et aimé. La plupart du temps axée sur l’évolution et les spécificités de son activité la conversation tourne autour du sport, car pour le reste… le contenu est assez maigre. Peut être pourrait-il débattre sur la dernière création de BMW ou n’importe quel autre constructeur? Ou selon son public sur les femmes avec une dérivation vers le sexe. Les femmes d’ailleurs, énigme pour certains, il reste souvent très évasif à ce sujet, il est père et nul ne connaît la mère. Vivent-ils ensemble ? Le sait-il lui même ? Très souvent aperçu en compagnie de ravissantes demoiselles, il aime entretenir le doute au sain de son entourage.
Il aime la fête, connu dans les différents pubs, et discothèques de la ville, il y possède ses entrées. Lieux de parade, doté d’un bagou et d’une aura il suscite le mystère et notamment celui des « chouettes ». Son train de vie est assez élevé, sa carte bancaire est comme un badge qu’il brandit facilement. Est-ce seulement la sienne ? Car lorsqu’il ne la possède pas il ne paye pas. Monsieur G aura eu énormément de mal, dix mois, à se faire régler la lourde note laissée lors de son anniversaire.

Jargon tennistique

Fin de partie
Comme chaque fois après une partie André et Boris au bar commente leur duel.

- André : J’ai joué comme une quenelle, une vraie buse, pas une dedans ! Pourtant au début je t’ai rentré dedans, je jouais le plomb.
- Boris : C’est vrai j’étais complètement à la rue, ça avançait à deux mille.
- André : Après je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai commencé à arroser dans tous les sens, bâches sur bâches, et je ne parle pas des doubles !
Tu mettais des bruns dans tous les coins !
- André : Je me sentais trop bien, j’avais un bon touch.
- Boris : Je t’ai rarement vu débuter un match comme ça entre parpaings et sacoches je ne savais plus ou donner de la tête.
- André : Après fini ! J’ai joué le plomb quatre jeux c’est tout ! J’ai eu beau essayé de monter mais en vain.
- Boris : Normal ! quand tu montes en string tu te fais trouer ! Même sur mes lobs de nain tu arrivais à mettre des boites dehors !
- André : Après rien, c’était pire ! la mauvaise série a continué j’ai fait des séries de bois incalculables.
- Boris : Si j’avais continué à rentrer dans ton jeu j’aurai pris une vraie tisane, rappelle toi la semaine dernière j’ai pris une bonne tôle.
- André : Quel bon souvenir… j’avoinais en coup droit t’étais à trois mètres.
- Boris : Je te rappellerai mon ami que je t’ai déjà mis deux roues en jouant ton jeu et ce n’est pas si vieux !
- André : Ok mais ce jour là t’as joué chaleur pendant deux sets, en plus t’as pas arrêté d’avoir de la moule.
- Boris : C’est pas parce-que j’ai bandé pendant une bonne partie du match que je suis moulu !
- André : En fermant les yeux tu jouais les lignes, sur un nuage et d’ailleurs c’est la seule fois que j’ai pris un vélo ! N’est-ce pas ?
- Boris : Mais aujourd’hui, j’ai pas eu forcément de la teuch, et je t’ai mis minable à la régulière !
- André : Normal t’as commencé à me faire des ronds dès le quatrième jeu !
- Boris : Et alors ? C’est marqué dans un bouquin que c’est interdit de limer ?
- André : D’accord ! Mais moi limer pendant deux heures ça me ferait chier !
- Boris : Au fond j’ai limé je l’avoue, mais pour te battre je n’ai pas le choix tu disjonctes assez vite n’est-ce pas ?
- André : Je peux pas miner, jouer zéro ou moins deux sur tous les points !
- Boris : Moi je fais juste ce qu’il faut pour gagner, je m’adapte au jeu de l’adversaire, s’il faut bourriner, varier entre chip et lift, faire des ronds ça s’appelle l’expérience mon ami !
- André : Mais toi t’as jamais perfé en seconde !
- Boris : Oui mais je n’avais jamais contré à NC ! ha ha !!! Rappelle moi les circonstances de ta victoire… le mec il aurait pas fait wo ?
- André : Allez range tes cadres ! Tu vas voir la prochaine fois je vais te cirer, tu vas manger la terre !

Amour d'ado

Lui 17 ans, elle 14, lui fils d’éduc, elle d’avocat. Un monde les sépare. Jeune et timide il n’ose pas, ou c’est maladroitement qu’il lui demandera, il ne le saura jamais, si elle l’était, ou sa mère seulement l’interdisait de l’aimer. Au club pourtant ils ne cessaient de se chercher, les autres le savaient. « Est-elle là aujourd’hui ? Est-elle passée ? » demande t-il dès son arrivée. Fréquemment ils échangeaient balles et regards. Obsession pour lui, tant de pensées pour elle, et il ne saura jamais si elle…Trois ans trop jeune ou trois ans trop vieux, il aimerait la prendre dans ses bras, lui dire « je t’aime » il se l’interdisait, pourtant elle était si femme. Son unique satisfaction sera de former sur le « court terme » une équipe mixte et personne ne réussira à les vaincre. Il mettait toute son énergie, son application, pour ne pas connaître la défaite à ses côtés. Il aimait tant son large sourire qu’il ne voulait pas la décevoir. « As-tu gagné ma chérie ? » demandait sa mère. Intérieurement il la haïssait, « on ne gagne pas seul un double ! »
Tout le monde savait qu’ils s’aimaient, mais lui ignorait si elle l’aimait. Sa plus proche amie, ne lui donnait pas d’information, immergé par les sous-entendus, il n’en décodait rien. Elle, lui aurait bien volé sa place.
Patient il attend, il est conscient que ces trois années qui les sépare sont un obstacle. Couvée et protégée, l’approcher en soit est un exploit. Les rares heures partagées à ses côtés sont déjà pour lui synonyme de bonheur. Il idéalise un couple qui n’existera jamais. Lui voler quelques bises au salut le ravit. Il ira jusqu’à son domicile tel un Roméo, mais sans fleur ni parole s’en retournera avec le remord de ne rien avoir tenté, de peur d’être rejeté. Résigné, comprenant que son entreprise sera vaine, mois passant ils se dédaignent, fini les glissades sur la terre battue à ses côtés, les regards courts croisés, les bises victorieuses. Les chemins s’éloignent, et même s’ils se recroiseront quelques années plus tard, il n’aura jamais eu la réponse qu’il souhaitait.

dimanche 10 mai 2009

Madame & Monsieur G

Presque livrés avec les murs du club ce couple ne prend jamais de jour de repos ni de vacances, ils sont présents tout au long de l’année, excepté 1er janvier et 1er mai. Ils ne connaissent pas forcément les subtilités de cette activité sportive, en fait ils ne s’y intéressent guère.
Le matin ils sont les premiers sur place, dès 8h. Madame G veut se donner l’allure présentable, apprêtée de toilettes aux couleurs criardes, maquillée abondamment, parfumée à profusion. Quant à Monsieur G, adepte du pantalon marron en tergal, aux différentes auréoles, la chemise débraillée, les mocassins beiges au cuir usé, les cheveux gras coiffés en arrière au Pétrol Hann, rasé plutôt de loin, au premier abord Monsieur G est repoussant au deuxième également. Flanqués de leur chien « Gustave » un teckel qui pue ne répondant plus aux différentes injonctions reste constamment couché sous le bar sur une serpillière. Il mordra le premier qui tentera une aventure derrière le comptoir.
Ce couple de gérant connaît tout le monde dans l’association, tutoie certains; leurs meilleurs clients et leurs amis qui sont d’ailleurs leurs meilleurs clients. Les enfants, ils ne les aiment pas, surtout lorsqu’un gamin assoiffé réclame un verre d’eau. Jack Daniel’s et Moet & Chandon sont leurs fidèles partenaires. Whisky en journée après le café, et champagne en début de soirée.
Gino fut cuisiner durant de longues années sur Paris, c’est d’ailleurs en ce lieu qu’il rencontra Madame G venue faire un extra. Créatif dans ses menus quand l’envie lui prend, il est capable de concocter de véritables mets dignes des plus grandes tables.
Les prix des consommations coupent tout envie de boire. C’est un véritable sacrifice pour l’enfant désirant un soda.
Monsieur G ne quitte pas ou très rarement son tabouret de bar durant la journée, juste pour aller pisser. Il parcourt le journal regarde les photos, lit les titres, et donne la réplique à ses amis consommateurs. Malheur à qui téléphonera afin de réserver un court, l’accueil sera plutôt froid. Souvent après avoir raccroché il marmonnera « celui-là y me fait chier ! » Monsieur G paraît désagréable, il l’est passé le déjeuner, car le matin encore à jeun il est capable de tenir un discours et son regard sur la société n’est pas aberrant. Il n’aime pas les enfants, c’est l’échec de leur couple, est-ce la raison pour laquelle il les déteste ? Jalouse t-il ceux qui ont pu en avoir ? Le mercredi est pour lui un calvaire une centaine de marmots défilent et lui réclame la sempiternelle question « Est-ce que je peux avoir un verre d’eau s’il vous plait ? » Malheur à celui qui omettra la formule de politesse. De sa grave voix cassée il lui criera « un verre d’eau comment ? ».
Madame G ne les aime pas plus mais tentera de le cacher. De nature bavarde, elle cherche toujours à savoir ceux que les autres ne savent pas et raffole des confidences de bourgeoises glissées au creux de l’oreille. Pas très grande, l’œil ridé, une voix fluette sans cesse en train de se repeigner devant l’inox du percolateur, Madame G contrairement à son homme prend garde à sa personne, même si ses goûts ne font pas l’unanimité.

Le club

Structures gigantesques à quelques encablures du centre ville, le Club fleuron du département, voire de la région réitère souvent Le Président. Les adhérents (1600!) aiment s’y retrouver tout au long de la journée, de la semaine pour échanger. L’échange d’ailleurs qui par définition est ; de donner et de recevoir, mais en ce lieu voué à l’échange seuls existeront ceux incarnés par ce projectile jaune. Véritable société parmi laquelle les différentes classes amenées à se rencontrer, à se fréquenter s’ignoreront mutuellement, les regards remplaceront les mots.
La couleur de l’étiquette sur le panneau de réservation n’est que la représentation physique de ce clivage. Rouge comme la couleur de ces huit terre battues couvertes symbolise celui qui à le choix de pouvoir jouer à l’intérieur ou à l’extérieur, contrairement au Bleu symbole du froid qui ne pourra qu’exercer son loisir dehors au gré des caprices de la météo. Investissement colossal pour certains, pacotille pour d’autres, la cotisation annuelle pour entrer dans cet univers est au mois de septembre le moment « d’étiquetage ».
Vaste club dans un cadre verdoyant, des arbres centenaires le borde, les courts extérieurs s’étendent jusqu’au parking et la route, la terrasse surplombe le court numéro douze orné de quelques gradins, qui bizarrement ne s’appelle pas numéro un ou central.
Afin d’accéder au club house (toujours prononcé « ouse » par le président malgré d’innombrables reprises) une longue rampe a été conçue afin de facilité l’accession aux personnes handicapées, elle mène directement à la terrasse.
A gauche dans l’entrée dans une cage de verre se trouve le secrétariat, Annabelle la secrétaire dite « la belle » un mètre soixante quinze, cheveux platine, jeans taille trente quatre, fardée comme une speakerine n’est autre que la compagne du président, car à première vue le visiteur lambda opterait plutôt pour sa fille. Trente cinq années les séparent.
A l’opposé le bar, lieu tenu par un couple de gérant sexagénaire n’aimant pas le sport mais l’alcool, Madame G et Monsieur G. Souriants aux premières heures de la journée et beaucoup moins après les premières gorgées, ils sont néanmoins présents sept jours sur sept tout au long de l’année.
Les grandes baies vitrées permettent aux spectateurs de pouvoir observer les matches, se trouvant à l’étage une vision panoramique des courts est possible. Quelques tables en formica blanches et oranges desservent le coin restauration et le vieux salon en velours marron des années soixante dix accueille quelques joueurs exténués devant la télévision toujours allumée.
Derrière le bar, un escalier en colimaçon très mal conçu trop étroit, trop raide descend au rez-de-chaussée, les vestiaires hommes et femmes sont juxtaposés et deux grandes portes facilitent l’accès aux terrains.

Les crocodiles

Le « crocodile » est généralement chef d’entreprise, médecin, avocat, notaire. La cinquantaine, marié avec enfant. Il possède un classement, un petit, car il ne fait pas de compétition juste le tournoi annuel du club. Il prend des leçons individuelles avec un des profs car son revers n’est pas très performant. La plupart du temps cela ne sert à rien car il est incapable d’appliquer les consignes vu qu’il sait forcément tout, c’est juste pour lui un moyen de transpirer un peu plus que d’habitude et de s’entendre dire qu’il joue bien pour son âge.
Tous les ans il achète la nouvelle raquette parce qu’elle est beaucoup plus légère, plus puissante et ne fait pas de faute.
Roland Garros est pour lui un rendez-vous incontournable il se doit d’y aller, et se faire inviter par la société X, voir les matches des loges et déjeuner au village* sera pour lui le must.
Les « crocodiles » se retrouvent le midi en semaine ou le dimanche, la grosse cylindrée allemande dernier cri est stationnée à cheval sur le trottoir juste devant l’entrée du club bravant l’interdit. Ils ne disent pas bonjour, ou très rarement, vérifient rapidement le numéro du court et se changent dans le vestiaire. Le costume est pendu à la hâte au porte-manteau, le polo maille piquée et non le tee-shirt ainsi que le short et les chaussettes encore neufs sont enfilés à la va vite, car le « crocodile » est souvent en retard. Les précédents occupants du court n’auront à peine le temps de ranger leur matériel que déjà les premières frappes de balle s’effectuent. L’échauffement sera intense et bref, place au match. Si par inadvertance la balle est envoyée sur le court voisin il ne dira pas merci lors de son retour surtout si ce sont des gamins.
Le « crocodile » se déplace tant bien que mal, et si l’échange dure longtemps sa peau rougit, il prendra de précieuses minutes afin que son cœur retrouve une palpitation moindre. Parfois énervé par une erreur il jurera, et si celle-ci ce reproduit dans le laps de temps suivant la raquette peut se transformer en boomerang et venir se fracasser contre le pilier de la bâche. Le « crocodile » n’aime pas perdre et fera tout pour vaincre et si toutefois la balle flirte avec la ligne à un moment crucial de la rencontre celle-ci sera déclarée faute. La partie ne dure pas plus d’une heure car il se fatigue vite, les séjours dans les hôtels et les soirées gastronomiques l’épuisent, mais il est persuadé que le sport va le faire maigrir.
Dans les vestiaires il ne remarque pas les autres, poursuit son discours avec son adversaire redevenu son partenaire. En se déshabillant narcissiquement devant le miroir il se trouve beau. Sous la douche, il analyse la partie endiablée et le passing-shot raté à six cinq trente A qui lui offrait une balle de set. Il prend soin de nettoyer son sexe car peut être il en aura l’utilité cet après midi.
Il fourre ses vêtements dans son sac, ajuste son nœud de cravate, se parfume avec Yves Saint Laurent cadeau offert par sa secrétaire lors du week-end de séminaire pour les bons moments passés.
Il claque la porte des vestiaires, remonte prestement l’escalier, pose son sac plein de terre battue sur la table tout juste préalablement nettoyée par la femme de ménage, celle-ci d’ailleurs lui enverra un regard méprisant et s’autoriserait bien une remontrance mais…
Le demi est déjà sur le comptoir, il demande s’il est possible de manger, il s’assoit à la table voisine de son sac. Il regarde sa montre, il travail dans trente minutes et demande à madame G de se dépêcher. Il n’a toujours pas terminé la conversation avec son coéquipier car le smash tout de même était inratable ! Il mange, boit une gorgée de vin, un morceau de pain, ne finit pas son assiette commande le café, jette un billet sur la table, ne dit pas au revoir à l’assistance, juste : « ton café est trop fort ! A demain. »



*Le village : Pendant le tournoi de Roland Garros est dit le village le lieu ou se rencontre mange, tous les sponsors, personnes VIP et autres personnalités.