dimanche 10 mai 2009

Les crocodiles

Le « crocodile » est généralement chef d’entreprise, médecin, avocat, notaire. La cinquantaine, marié avec enfant. Il possède un classement, un petit, car il ne fait pas de compétition juste le tournoi annuel du club. Il prend des leçons individuelles avec un des profs car son revers n’est pas très performant. La plupart du temps cela ne sert à rien car il est incapable d’appliquer les consignes vu qu’il sait forcément tout, c’est juste pour lui un moyen de transpirer un peu plus que d’habitude et de s’entendre dire qu’il joue bien pour son âge.
Tous les ans il achète la nouvelle raquette parce qu’elle est beaucoup plus légère, plus puissante et ne fait pas de faute.
Roland Garros est pour lui un rendez-vous incontournable il se doit d’y aller, et se faire inviter par la société X, voir les matches des loges et déjeuner au village* sera pour lui le must.
Les « crocodiles » se retrouvent le midi en semaine ou le dimanche, la grosse cylindrée allemande dernier cri est stationnée à cheval sur le trottoir juste devant l’entrée du club bravant l’interdit. Ils ne disent pas bonjour, ou très rarement, vérifient rapidement le numéro du court et se changent dans le vestiaire. Le costume est pendu à la hâte au porte-manteau, le polo maille piquée et non le tee-shirt ainsi que le short et les chaussettes encore neufs sont enfilés à la va vite, car le « crocodile » est souvent en retard. Les précédents occupants du court n’auront à peine le temps de ranger leur matériel que déjà les premières frappes de balle s’effectuent. L’échauffement sera intense et bref, place au match. Si par inadvertance la balle est envoyée sur le court voisin il ne dira pas merci lors de son retour surtout si ce sont des gamins.
Le « crocodile » se déplace tant bien que mal, et si l’échange dure longtemps sa peau rougit, il prendra de précieuses minutes afin que son cœur retrouve une palpitation moindre. Parfois énervé par une erreur il jurera, et si celle-ci ce reproduit dans le laps de temps suivant la raquette peut se transformer en boomerang et venir se fracasser contre le pilier de la bâche. Le « crocodile » n’aime pas perdre et fera tout pour vaincre et si toutefois la balle flirte avec la ligne à un moment crucial de la rencontre celle-ci sera déclarée faute. La partie ne dure pas plus d’une heure car il se fatigue vite, les séjours dans les hôtels et les soirées gastronomiques l’épuisent, mais il est persuadé que le sport va le faire maigrir.
Dans les vestiaires il ne remarque pas les autres, poursuit son discours avec son adversaire redevenu son partenaire. En se déshabillant narcissiquement devant le miroir il se trouve beau. Sous la douche, il analyse la partie endiablée et le passing-shot raté à six cinq trente A qui lui offrait une balle de set. Il prend soin de nettoyer son sexe car peut être il en aura l’utilité cet après midi.
Il fourre ses vêtements dans son sac, ajuste son nœud de cravate, se parfume avec Yves Saint Laurent cadeau offert par sa secrétaire lors du week-end de séminaire pour les bons moments passés.
Il claque la porte des vestiaires, remonte prestement l’escalier, pose son sac plein de terre battue sur la table tout juste préalablement nettoyée par la femme de ménage, celle-ci d’ailleurs lui enverra un regard méprisant et s’autoriserait bien une remontrance mais…
Le demi est déjà sur le comptoir, il demande s’il est possible de manger, il s’assoit à la table voisine de son sac. Il regarde sa montre, il travail dans trente minutes et demande à madame G de se dépêcher. Il n’a toujours pas terminé la conversation avec son coéquipier car le smash tout de même était inratable ! Il mange, boit une gorgée de vin, un morceau de pain, ne finit pas son assiette commande le café, jette un billet sur la table, ne dit pas au revoir à l’assistance, juste : « ton café est trop fort ! A demain. »



*Le village : Pendant le tournoi de Roland Garros est dit le village le lieu ou se rencontre mange, tous les sponsors, personnes VIP et autres personnalités.

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