vendredi 22 mai 2009

Je suis moniteur

Mercredi midi, je viens de passer ma dernière épreuve, je sens que je l’ai, ce ne peut être autrement de toute façon, ce n’est pas envisageable de ne pas l’avoir et qu’est ce que je fait si je ne l’ai pas, ce diplôme ? Je recommence ? A vingt cinq ans repartir pour une nouvelle année de formation, certes elle est intéressante mais rentrer dans le monde du travail, dans la vie active je préfère. L’attente ne sera pas insoutenable je serai vite fixé, vendredi. Je n’ai pas pensé à l’échec, confiant depuis longtemps j’attendais les épreuves avec impatience. Au moment du Bac, déjà six ans, la chanson n’avait pas le même refrain ! Le Bac l’aboutissement de tant d’années d’apprentissage, des années d’insouciance, je planche pourquoi ? Déjà est-ce que j’ai planché ? J’ai plutôt flanché en ce qui me concerne. Merci à mon psychologue pour ma petite thérapie, histoire de réorganiser ma façon de penser, ma méthode de travail, aujourd’hui encore je pense beaucoup à lui. C’était la seule fois ou j’étais sûr de moi. Je quittais donc le centre d’examen, la côte d’azur, pour regagner ma terre natale, neuf cents kilomètres plus au nord. Durant le trajet je ne pouvais m’interdire quelques interrogations, et si je l’ai pas ? Non, non impossible, je montai le son de l’autoradio et essayais d’accompagner Bruce afin de ne pas penser au pire.
Les kilomètres défilaient lentement, à peine la moitié du trajet, je décidai de m’arrêter dans un relais route histoire de faire le plein, aussi bien pour elle, ma voiture, que pour mon estomac. Comme souvent on bouffe mal sur les routes, et c’est généralement très salé ! Tout en mangeant ce repas fade, sans saveur, qui n’avait que le seul objectif de stopper ma faim, j’imaginai donc le pire, mais aussi le meilleur. Je regardai autour de moi, ces demoiselles, ces jeunes filles et même ces dames « mûres » je me projetai dans un certain futur, accompagné, bien accompagné. Que voulais-je dire ? Que signifiait bien accompagné, faire bonne figure ? Que l’on me dise ton amie, ta femme est belle ? Peut être, je voulais quelqu’un qui suscite le désir et surtout le mien. Faire ma vie, construire un ménage, un couple une famille, j’y pensais, la perspective d’un emploi me le permettait. Poser les yeux sur les demoiselles, les femmes j’aimais ça, quel homme n’aime pas ? Imaginer, fantasmer une fraction de secondes, sur le corps, l’expérience de celle-ci ou celle-là croisée au détour d’une rue, vue dans un café, chez un ami…
Je reprenais la route, toutes ces interrogations m’obnubilaient, surtout parce que je n’avais aucune réponse, il fallait juste que j’obtienne ce diplôme, et ces interrogations n’en seraient plus.
L’odeur de l’iode, si particulière à la Normandie me chatouillait les naseaux, j’entrai sur « mes terres », la nuit était tombée, pas besoin de voir le paysage, je le connaissais si bien, tout comme cette route, il est bon de revenir chez soi après une année de formation passée en montagne.
Maman m’attendait, grâce aux portables elle savait exactement ou j’étais, je l’avertissais que je franchissais la dernière gare de péage de Dozulé et que dans moins d’un quart d’heure elle retrouvera son unique fils qui lui avait causé tant de tourments ces dernières années. Le quart d’heure s’avéra plus long, car il n’était jamais aisé de trouver un place de parking à proximité de l’appartement, celui-ci ce trouvant en plein centre ville et non loin de tous ces bars de nuits qui font la joie des étudiants en cette période de fin d’examen. Mon gros sac sur le dos, je poussais la porte en bois du porche, branlante, rien n’avait changé, la cour intérieure avait toujours son cachet, le vélo du voisin rouillait sous la pluie, fréquente ici, et le laurier palme en pot était peut être bien mort. Les marches de l’escalier craquaient, pas toutes car certaines étaient pourries, vermoulues, quelques unes pouvaient céder, l’ancien propriétaire nous l’avait dit car à ses dépens il en avait traversé deux. Nos retrouvailles furent de courtes durée, la traversée de la France m’avait épuisé.
Jeudi, jour j moins un. Je passe cette journée à errer, je reprends mes marques dans ces rues que j’ai tant fréquentées et qui ont tant changées durant mon absence. Le café où je m’asseyais quelques fois pour déguster le meilleur arabica, ou plutôt le moins mauvais de la ville, à l’angle de la rue, a disparu, pour laisser place à une banque ! Allergique je suis à ces banquiers, qui vous sourient lorsque vous avez des billets et qui vous plantent quand vos poches sont trouées. Le visage de ma ville change, les boutiques sont chics. La clientèle bourgeoise de ces grands magasins de prêt à porter trouve sont bonheur, je n’ose plus franchir le seuil de la porte de ces boutiques sachant que je ne pourrai acheter, les prix pratiqués sont très parisiens ! J’aime ces rues, pavées, cette pierre réputée, tirée de cette terre, qui éclaircie et embellit toutes ces façades. Quand j’étais gosse, tôt le matin je traversais ces quartiers pour regagner l ‘école, je ne levais même pas le nez, mon chemin était tracé, aujourd’hui je m’y perds, je n’ai plus trop de repères, ces années sont passées elles font parties à présent de mes pensées. Comme tous ces gens que je croise, des visages qui ne me sont pas inconnus, l’espace d’un instant les regards se font insistant « lui je le connais, je l’ai déjà vu, mais ou ? Qui est ce ?» et chacun continu sa route. Des sentiments frustrants, parfois, j’ai croisé F, pendant quatre ans nous avons partagé la même classe, vécu les mêmes émotions, nous nous sommes posés les mêmes questions sur notre avenir, et aujourd’hui je n’ai pas la force de l’arrêter, le courage de lui demander quels ont été ses choix, peur ? Timidité ? Lui non plus ne l’a pas fait. Je regagne l’appartement en soirée et je ne sais plus si je me sens normand ou étranger.

Le jour J, aujourd’hui tout s’articulera autour de ce téléphone portable, nous ne pouvons plus vivre sans, (sauf mon père) comment faisions nous avant ? J’aurai la réponse ce soir, le jury se réunit dans la journée pour délibérer, il me faudra attendre, attendre la soirée afin de savoir si je suis titulaire de ce diplôme, de ce bout de papier, avec une signature et un coup de tampon.
Dans l’attente je préfère fouler le sable de la plage, j’aime me retrouver sur ces plages, mais je les aime désertes, et en particulier l’hiver, par un temps sec et froid ou le vent et le sable viennent griffer le visage. A l’approche de l’été les commerçants s’affairent, achalandent leurs étals de maillots de bain, de jeux en tout genre, ballons, raquettes… Dans quelques semaines les juillettistes arrivent, les bouchons, la cohue, les ventilos des voitures tournant à plein régime, le chien assoiffé langue pendante ne tiendra plus en place et écrasera les enfants sur la banquette arrière, la plage sera bondée plus de place pour étaler sa serviette, le tout dans une odeur de frite et de monoï ! Ah ! vive les vacances !
Je flâne sur cette digue, marche dans le sable, solitaire, les heures tournent, l’échéance approche, l’angoisse croissante, mon assurance que j’affichais il y a encore deux jours se transformait petit à petit en doute ; « et si comme pour le reste il me fallait deux essais ? Le permis, le bac ». Non je ne voulais pas envisager cette hypothèse, je veux gagner ma vie, mon salaire, je veux mon indépendance. Mon esprit était tellement occupé, préoccupé par cette échéance que j’en avais oublié de faire demi-tour, la voiture se trouvait à quelques kilomètres de là, et je ne mettais même pas aperçu que le soleil si rare en Normandie avait disparu derrière ces si fréquents nuages noirs. Ma pensée l’instant de quelques secondes s’était obscurcie et comme par magie le ciel aussi. L’orage grondait au large, devais-je y voir un présage ? Les rares personnes présentes sur la plage pliaient bagages, les gouttes déjà annonçaient une grosse ondée. Je m’étais piégé, prisonnier de la pluie, aucun échappatoire. Je courrai tout en sachant que je n’échapperai pas à la douche. Je me maudissais de ne pas avoir prêté attention à la couleur du ciel, de ne pas avoir fait demi-tour plutôt, trop tard pour les états d’âme, je courrai. Je courrai les mains sur les poches afin de ne pas perdre, portefeuille, clefs… Mais j’avais trois poches et que deux mains, la petite poche de ma chemisette placée sur la poitrine je n’y prêtais garde et lorsque je fis une foulée plus grande que les autres je vis mon téléphone portable jaillir de celle-ci et venir s’écraser sur le sol. Je pestai tous les mots obscènes qui me venaient à l’esprit, le ramassai et finissais ma course pour arriver à la voiture épuisé et mouillé. Je regagnais la ville, l’échéance approchait, une fois rentré je serai fixé pensais-je, durant les vingt minutes du trajet j’écoutais la musique pour éviter de penser. Il était environ dix huit heures et je considérai que la soirée avait commencé, je devais donc téléphoner au responsable du jury pour savoir.

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